Style

Quatre artistes qui transforment le billet de banque en bijoux

Si depuis l’Antiquité, les pièces de monnaie en métal précieux ont été montées en bijoux, en raison de leur valeur intrinsèque, ce n’est évidemment pas le cas du billet de banque. Pourtant aujourd’hui quatre artistes convoquent ce matériau éphémère et fragile pour des réalisations surprenantes.

Par Sandrine Merle

Si depuis l’Antiquité, les pièces de monnaie en métal précieux ont été montées en bijoux, en raison de leur valeur intrinsèque, ce n’est évidemment pas le cas du billet de banque. Pourtant aujourd’hui quatre artistes convoquent ce matériau éphémère et fragile pour des réalisations surprenantes.

Par Sandrine Merle.

 

 

Benedict Haener

Pour l’artiste suisse Benedict Haener, commence par la destruction des billets suisses de 10 ou 20 francs en confettis, puis il ré-assemble les bandelettes obtenues en bagues ou en pendentifs, grâce à  de l’or ou de l’argent. « Grâce à un travail manuel considérable, de nouvelles œuvres poétiques naissent de ces fragments sans valeur. Une revalorisation s’opère, passant de la valeur monétaire à la valeur émotionnelle », explique-t-il. L’artiste souligne toutefois l’ambiguïté de cette opération : « si l’on compte les heures de travail, y compris l’élaboration du concept, l’objet ne “vaut” pas vraiment le coup — du moins, pas encore ». C’est précisément ce paradoxe qui fait l’intérêt de ses pièces ; elles montrent que la valeur n’est jamais fixe : elle dépend du geste, du temps, du contexte, du regard et du récit qui accompagne l’objet.

 

Tine de Ruysser, Money Makes the World Go Round

L’artiste Tine De Ruysser s’inspire du moneygami, pratique qui consiste à plier les billets de banque comme des origamis, popularisée notamment par l’artiste japonais Yosuke Hasegawa du début des années 2000. Sa collection naît de deux pièces réalisées pour une exposition à la Bank of America, à Londres, avant de devenir un ensemble plus vaste intitulé Money Makes the World Go Round. Les billets y sont pliés de manière à ne jamais être entièrement visibles, tout en restant immédiatement reconnaissables comme de l’argent. Provenant de différents pays, ils avaient tous cours légal au moment de leur transformation. Ni découpés, ni collés, ni endommagés, ils pourraient théoriquement, une fois dépliés, retrouver leur fonction première et servir à payer. Le projet comportait aussi, à l’origine, une dimension participative : l’artiste invitait le public à lui envoyer un billet de son pays d’origine ou de sa dernière destination de vacances. Le bijou devenait ainsi à la fois objet monétaire, souvenir géographique et fragment d’une circulation mondiale.

 

Lauren Tickle, Increasing Value

Avec sa série emblématique Increasing Value, l’Américaine Lauren Tickle travaille à partir de billets de dollars hors circulation, récupérés auprès de banques, d’amis ou de clients. Promis à la déchiqueteuse, ces billets auraient dû disparaître, réduits à de simples bandes de papier, sans plus aucun rapport avec ce qu’ils avaient été. L’artiste les détruit, elle les réduit à des cadres, des arabesques ou encore des fragments qu’elle agence en strates kaléidoscopiques. Elle ne fait jamais apparaître les mots, lettres et chiffres qui permettraient de les identifier, afin que les spectateurs puissent tirer leurs propres conclusions quant à leur valeur.

 

Carla Movia, 21 grammes

Réalisée pour l’exposition itinérante 21 grammes, organisée par Ruudt Peters (2018), cette broche-tirelire en bois, d’où émergent quelques billets, répondait à une contrainte précise : créer un bijou dont le poids et la substance correspondraient symboliquement à ceux de l’âme, soit 21 grammes. L’artiste italienne Carla Movia part de la notion d’Anima Mundi, l’âme du monde théorisée par Platon comme un lien entre tous les êtres vivants. Mais son observation de la société contemporaine la conduit à un constat plus sombre : le lien commun serait aujourd’hui l’argent. Il contrôle les actions, oriente les opinions, conditionne les libertés. Les combats personnels comme collectifs sont souvent menés en son nom, au prix de ce qui est abîmé ou sacrifié. Le billet ne représente plus ici seulement une valeur d’échange. Il devient le signe d’une force qui organise les rapports humains. Le bijou interroge alors ce que l’argent peut acheter — jusqu’à l’âme elle-même.

 

Image en bannière : Tine de Ruysser

 

Plus d’articles sur la monnaie transformée en bijou :

Monnaie et Bijou à la Citéco

Maria Kaprili, des motifs en héritage

Si depuis l’Antiquité, les pièces de monnaie en métal précieux ont été montées en bijoux, en raison de leur valeur intrinsèque, ce n’est évidemment pas le cas du billet de banque. Pourtant aujourd’hui quatre artistes convoquent ce matériau éphémère et fragile pour des réalisations surprenantes.

Par Sandrine Merle.

 

 

Benedict Haener

Pour l’artiste suisse Benedict Haener, commence par la destruction des billets suisses de 10 ou 20 francs en confettis, puis il ré-assemble les bandelettes obtenues en bagues ou en pendentifs, grâce à  de l’or ou de l’argent. « Grâce à un travail manuel considérable, de nouvelles œuvres poétiques naissent de ces fragments sans valeur. Une revalorisation s’opère, passant de la valeur monétaire à la valeur émotionnelle », explique-t-il. L’artiste souligne toutefois l’ambiguïté de cette opération : « si l’on compte les heures de travail, y compris l’élaboration du concept, l’objet ne “vaut” pas vraiment le coup — du moins, pas encore ». C’est précisément ce paradoxe qui fait l’intérêt de ses pièces ; elles montrent que la valeur n’est jamais fixe : elle dépend du geste, du temps, du contexte, du regard et du récit qui accompagne l’objet.

 

Tine de Ruysser, Money Makes the World Go Round

L’artiste Tine De Ruysser s’inspire du moneygami, pratique qui consiste à plier les billets de banque comme des origamis, popularisée notamment par l’artiste japonais Yosuke Hasegawa du début des années 2000. Sa collection naît de deux pièces réalisées pour une exposition à la Bank of America, à Londres, avant de devenir un ensemble plus vaste intitulé Money Makes the World Go Round. Les billets y sont pliés de manière à ne jamais être entièrement visibles, tout en restant immédiatement reconnaissables comme de l’argent. Provenant de différents pays, ils avaient tous cours légal au moment de leur transformation. Ni découpés, ni collés, ni endommagés, ils pourraient théoriquement, une fois dépliés, retrouver leur fonction première et servir à payer. Le projet comportait aussi, à l’origine, une dimension participative : l’artiste invitait le public à lui envoyer un billet de son pays d’origine ou de sa dernière destination de vacances. Le bijou devenait ainsi à la fois objet monétaire, souvenir géographique et fragment d’une circulation mondiale.

 

Lauren Tickle, Increasing Value

Avec sa série emblématique Increasing Value, l’Américaine Lauren Tickle travaille à partir de billets de dollars hors circulation, récupérés auprès de banques, d’amis ou de clients. Promis à la déchiqueteuse, ces billets auraient dû disparaître, réduits à de simples bandes de papier, sans plus aucun rapport avec ce qu’ils avaient été. L’artiste les détruit, elle les réduit à des cadres, des arabesques ou encore des fragments qu’elle agence en strates kaléidoscopiques. Elle ne fait jamais apparaître les mots, lettres et chiffres qui permettraient de les identifier, afin que les spectateurs puissent tirer leurs propres conclusions quant à leur valeur.

 

Carla Movia, 21 grammes

Réalisée pour l’exposition itinérante 21 grammes, organisée par Ruudt Peters (2018), cette broche-tirelire en bois, d’où émergent quelques billets, répondait à une contrainte précise : créer un bijou dont le poids et la substance correspondraient symboliquement à ceux de l’âme, soit 21 grammes. L’artiste italienne Carla Movia part de la notion d’Anima Mundi, l’âme du monde théorisée par Platon comme un lien entre tous les êtres vivants. Mais son observation de la société contemporaine la conduit à un constat plus sombre : le lien commun serait aujourd’hui l’argent. Il contrôle les actions, oriente les opinions, conditionne les libertés. Les combats personnels comme collectifs sont souvent menés en son nom, au prix de ce qui est abîmé ou sacrifié. Le billet ne représente plus ici seulement une valeur d’échange. Il devient le signe d’une force qui organise les rapports humains. Le bijou interroge alors ce que l’argent peut acheter — jusqu’à l’âme elle-même.

 

Image en bannière : Tine de Ruysser

 

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