J’étais heureuse de revoir, trois ans après ma première visite, Shinji Nakaba l’une des figures majeures du bijou contemporain. Après un déjeuner en compagnie de sa charmante épouse Noriko, nous sommes allé dans l’atelier voir son travail en cours pour l’exposition « Japon, Murmures et Matières ».
Müllgorgone, la Méduse du rebut
Shinji Nakaba présente Müllgorgone, titre associant le mot allemand Müll, « déchet », à la figure mythologie de la Gorgone. Cette Gorgone contemporaine en plastique de récupération est née d’un camée représentant Méduse que Shinji Nakaba a mis un an à sculpter dans un coquillage. « J’ai ensuite moulé ce camée original dans du silicone avant de faire fondre dans ce moule des sacs de courses, des bouteilles et leurs bouchons, des emballages en tous genres. L’idée m’est venue en observant la fabrication des disques », m’explique-t-il après le déjeuner, en saisissant son pistolet thermique. Le moule permet de reproduire la forme à l’infini, mais la matière déjoue toute répétition : couleurs, marbrures et accidents rendent chaque camée unique. Ces vestiges de la consommation acquièrent une beauté inattendue, évoquant parfois le marbre. Müllgorgone suggère aussi un autre monstre : le cycle sans fin du désir, de la consommation et du rejet.
La perle, entre malice et vanité
Pour bien comprendre son travail, il faut revenir à son talent de glypticien, reconnu de grands musées comme le Museum of Fine Arts de Boston. La broche Moon and Angel (2021) [1] présente les visages de la Lune et de l’Ange qui se répondent dans un tête-à-tête silencieux ; la douceur et l’étrangeté confèrent à la scène une poésie onirique. Ses Fairy Skulls, de minuscules crânes sculptés à la main connaissent aujourd’hui un succès planétaire et sont devenus l’emblème de son travail. Il cherche dans les perles d’eau douce keshi faite de creux et de bosses, la forme d’une bouche, des orbites ou la courbe d’un crâne puis il en trace le dessin avant de tailler la nacre. Le succès de ses Fairy Skulls évoquant les vanités occidentales, tient à la bonhomie des visages tendres, malicieux et qui se teintent d’humour avec de longs cils et une houppe de cheveux dessinés à l’encre noire. Shinji Nakaba réussit à effacer la frontière entre le monde des vivants et l’autre monde : la lumière de la perle semble maintenir ces figures dans un état incertain, entre apparition et disparition. Avec le plastique ménager usagé, Shinji Nakaba réussit à faire surgir la même présence.
[1] L’œuvre appartient à la collection internationale de bijoux contemporains de la Fondation Danner. Une sélection de cette collection est présentée par roulement à la Pinakothek der Moderne de Munich.
Cliquer pour en savoir davantage sur mon exposition « Japon, Murmures et Matières » chez Sotheby’s Paris du 1 au 6 octobre 2026, dans le cadre de Parcours Bijoux 2026, et sur le bijou au Japon.
Conférence le 1er octobre 2026 à 18:00 chez Sotheby’s Paris en présence de trois des artistes : Shinji Nakaba, Mariko Sumioka, Aya Iwata.





