Jewelry and Armenians Goldsmiths Under The Ottomans ouvrage inédit de 1500 pages éclaire en détail une présence majeure des Arméniens dans l’univers de la joaillerie, jusqu’ici encore peu documentée. Mais il a de quoi intéresser un public bien plus large qu’on ne l’imaginerait d’abord.
Par Sandrine Merle.
En joaillerie, on a l’habitude de dire : “les Arméniens sont partout”. Arsen Yarman prouve ce “on dit” en documentant leur contribution à l’orfèvrerie pendant la période ottomane, le cœur de son sujet se situant entre le XVIIIe siècle et la fin du XIXe siècle. Après sept d’un travail incroyablement méticuleux, il présente un ouvrage unique, inédit, hors norme, époustouflant, quasi inépuisable. Cet ouvrage de 1500 pages, en deux tomes pesant 8 kilos, réunit près de 2 000 noms de bijoutiers (avec sceaux et signatures), plus de 750 documents d’archives et environ 1 200 images.
L’iconographie comme fil de lecture
Il faut d’abord parcourir cet ouvrage en se laissant porter par les images, simplement pour l’immense plaisir visuel qu’elles procurent. Gravures anciennes, portraits, photographies d’ateliers, dessins de bijoux et photos d’objets précieux offrent une véritable traversée du temps, nous voilà sur les routes caravanières, à New Julfa en Perse safavide et à Constantinople, dans le quartier des orfèvres du Grand Bazar qui a tant alimenté la littérature romantique du XIXe siècle. On découvre les figures qui peuplent cette histoire : les sultans Abdülaziz et Abdülhamid II, des sarrafs (banquiers) tel que Keutcheoglu Hagop, des amiras (nobles arméniens) comme Serpos et Yacoub, des artisans, etc. De grande qualité, les photographies d’aigrettes, de broches, de bagues permettent d’apprécier mille détails, la finesse de l’émaillage, les jardins d’une émeraude, les ajourages, les facettes des premiers diamants taille rose. 300 dessins de bijoux viennent prolonger le plaisir. Ajoutons que ces images permettent de s’orienter dans cet ouvrage d’une rare densité, elles fonctionnent comme de précieuses balises.
Jewelry and Armenians Goldsmiths Under The Ottomans, un livre (presque) grand public
Les lecteurs étrangers au monde arménien ou à la joaillerie y trouveront matière à lire. Les férus d’art sacré apprécieront ce long chapitre consacré aux orfèvres au service de la foi, ces virtuoses à l’origine des trésors d’église d’Etchmiadzin, de Cilicie, de Jérusalem, d’Istanbul : croix, reliquaires, couvertures d’évangéliaires en taffetas rebrodé de perles, en or repoussé, filigrané, gravé de symboles, certains ornés de pierres précieuses. La section intitulée « The Gold Pocket Watch and the Timekeeper » va intéresser les toqués de montres. Les amateurs de sagas historiques seront, eux, comblés par les destins de maîtres artisans, d’antiquaires, d’amiras et de sarrafs. Sur une centaine de pages Arsen Yarman retrace l’histoire d’une réussite emblématique, celle de la famille Duzian dont les membres furent à la fois orfèvres, marchands de pierres précieuses, fabricants de cadeaux diplomatiques et acteurs de premier plan à la Monnaie impériale.
Un corpus d’archives pour public averti
Qui fait les bijoux et qui les commande ? Qui sert d’intermédiaire ? Quels sont les réseaux ? À ces questions, Arsen Yarman répond de façon extrêmement pointue grâce à des archives ottomanes, arméniennes, turques et européennes, des fonds officiels autant que des archives privées. On trouve par exemple “The Charter for the Eternal Unity and Solidarity of the Guild of Artisan Goldsmiths”, des listes d’orfèvres et de joailliers arméniens tirée par exemple de l’enquête publiée dans le journal Milliyet (mai 1976), qui recense les orfèvres du Grand Bazar acquittant l’impôt en 1975. L’attention particulière portée aux sceaux et aux signatures permet de contextualiser les œuvres et de consolider certaines attributions. C’est ainsi que Sarkis Acemoğlu, dont le nom apparaissait sans plus de détail sur le cartel d’épées du palais de Topkapi, sort de l’anonymat. Par sa densité documentaire et la précision de ses sources, l’ouvrage s’adresse donc à un public averti, conservateurs, historiens de l’art, experts, diamantaires, commissaires d’exposition et chercheurs.
Résonnances parisiennes
Au fil des pages, Arsen Yarman fait apparaître une histoire dont les échos se prolongent jusqu’à Paris, l’épicentre de la joaillerie. En 1712, l’orfèvre arménien Chamas avait un atelier de sertissage de pierres à Paris, sous les arcades du Palais Royal. L’activité des frères Kalebdjian, antiquaires installés rue de la Paix en témoignent aussi : ils ont nourri l’imaginaire des joailliers parisiens comme Henri Vever et Louis Cartier en leur vendant nombre d’objets en provenance du Moyen-Orient. C’est aussi à Paris qu’eut lieu, en 1911, après la destitution d’Abdülhamid II, la spectaculaire vente de ses bijoux, organisée d’abord à la Galerie Georges Petit, puis à l’Hôtel Drouot. Sur la reproduction saisissante du catalogue, figurent notamment un collier Mellerio et deux autres signés Lacloche. Et aujourd’hui encore, l’histoire racontée par Arsen Yarman trouve une résonance dans le 9e arrondissement* à travers la présence de nombreux artisans arméniens ou d’origine arménienne dans les ateliers de joaillerie.
Jewelry and Armenians Goldsmiths Under The Ottomans publié aux éditions Yapi Kredi, Istanbul – 500 euros (la version originale en turc a été publiée en 2022)
Pour aller plus loin, consulter le site très complet dédié au livre avec textes, documents d’archives et iconographie
*À suivre, les recherches de Marie Chabrol sur l’histoire des Arméniens dans la joaillerie parisienne et plus particulièrement dans le 9e arrondissement de Paris.
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