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Aya Iwata, l’émail cloisonné porteur de mémoire et d’émotions

En avril dernier, je suis allée à la rencontre d’Aya Iwata dans son atelier, à Tokyo. Elle développe depuis près de trente ans ses Kumonoie (littéralement Maisons dans les Nuages), des objets et des bijoux en argent fin, émail cloisonné et pâte de verre. Une œuvre traversée par la disparition, la mémoire et la transmission.

Par Sandrine Merle.

Que conserve-t-on d’un être aimé ? Que laisse-t-on à ceux qui nous survivront ? Comment un objet peut-il contenir une présence et donner au souvenir une forme capable de prolonger le lien ? Aya Iwata répond à ces questions avec ses Kumonoie : de petites maisons-urnes devenues, au fil du temps, des bijoux. Pour l’exposition « Japon, Murmures et Matières », elle en propose une variation en cinq broches : « Les cinq broches conçues pour l’exposition sont autonomes, mais forment une suite retraçant le cycle universel de la vie. Chacune est associée à une date, à un moment précis de mon existence, à l’exception de la dernière : elle évoque le jour où je contemplerai le monde depuis le ciel, aux côtés de ma mère. Ensemble, nous regarderons la vie poursuivre son cours. »

La naissance des Kumonoie

La foi chrétienne d’Aya Iwata nourrit directement sa réflexion sur la disparition, l’amour et la continuité du lien entre les vivants et les morts. Lorsque sa mère disparaît, en 1991, elle est encore étudiante. Pendant deux ans, elle conserve l’urne funéraire auprès d’elle et l’emporte même dans ses voyages. Elle finit par la confier à son église pour qu’elle y soit inhumée, sans que le sentiment de perte s’atténue. Pour apprivoiser la peur de la mort qui l’habite depuis l’enfance, Aya Iwata imagine alors de petites urnes susceptibles d’accueillir une part des cendres, mais aussi, symboliquement, les souvenirs et la présence du défunt. Leur couvercle de pâte de verre, modelé en forme de nuage, protège sans enfermer : il suggère un passage plutôt qu’une séparation définitive. Ces premiers Kumonoie trouvent un prolongement naturel dans la broche, plus intime et facile à porter. Au revers, sont nichés un nuage miniature en argent et une petite maison taillée dans un quartz [1]. Le bijou devient ainsi un talisman, une demeure portative habitée par les souvenirs, l’amour et les présences invisibles.

Argent et émail, une profondeur spirituelle

Ses parents artistes et enseignants la familiarise très tôt avec les matières et les gestes de la création. « À l’âge de quatre ans, j’expérimentais déjà librement, ce qui m’a conduite à réaliser mon premier émail cloisonné dont l’éclat m’a fasciné. » À l’Université des arts de Tokyo, elle étudie la sculpture et le travail du métal avant d’approfondir l’émail cloisonné japonais (yūsen shippō), une technique portée à un remarquable degré de finesse durant l’époque Meiji (1868–1912). Cette double formation lui permet de réaliser elle-même toutes les étapes de ses Kumonoie. Elle étamine des feuilles d’argent fin choisi pour sa malléabilité, puis les découpe et les met en volume. Les différents éléments sont assemblés à l’aide une brasure contenant 85 % d’argent. À la surface, elle trace les alvéoles destinées à recevoir les poudres d’émail grâce à des rubans d’argent très fins.  « C’est une technique traditionnelle, mais j’ai fini par m’approprier le processus. Je répète les gestes et superpose les couches pour créer de la profondeur », explique-t-elle. Entre chaque couche,  un patient travail de polissage des émaux permet de faire ressortir l’éclat très blanc de l’argent et de donner aux couleurs leur profondeur singulière, à la fois poétique et céleste. Jamais conçus comme de simples effets décoratifs, les motifs et les nuances apparaissent intuitivement, au gré de son état intérieur et des réactions de la matière. Pour elle, « travailler argent et émail est devenu aussi naturel que le fait de respirer ».

Émail, une technique renouvelée

« Lorsque je l’ai invitée dans l’exposition Conversation en 2022 au musée des Beaux-Arts de Limoges, mon intention était de faire dialoguer sa pratique contemporaine avec les collections historiques et de montrer jusqu’où les techniques de l’émail pouvaient être déplacées, hybridées et renouvelées. Son imagination, sa patience, le choix des couleurs et la délicatesse des motifs transforment la prouesse technique en langage artistique », explique Lise Rathonie alors présidente du Syndicat Professionnel des Émailleurs Français (SPEF) [2]. À la suite de l’exposition, le musée des Beaux-Arts a acquis, en 2023, un Kumonoie (2020). L’oeuvre a ainsi rejoint une collection de plus de six cents pièces retraçant la production des ateliers limousins du Moyen-Âge à nos jours. Par sa forme et sa fonction symbolique, ce Kumonoie fait écho à deux types de coffrets précieux présents dans les collections du musée : la châsse médiévale souvent conçue comme une petite architecture destinée à abriter les reliques d’un saint et la pyxide, boîte liturgique à couvercle servant notamment à conserver les hosties consacrées. En 2024, Aya Iwata a offert à l’archidiocèse de Palerme un Kumonoie sur lequel les fils d’argent dessinent des vagues, des navires, des poissons, les cerfs de Yakushima et des oiseaux traversant le ciel. L’œuvre a été réalisée dans le cadre de la béatification de don Giovanni Battista Sidoti missionnaire sicilien qui a débarqué clandestinement sur l’île de Yakushima en 1708, à une époque où le christianisme était proscrit au Japon. Traditionnellement décoratif, l’émail devient grâce à Aya Iwata une matière intime, chargée de mémoire et d’émotions.

[1] Pierre traditionnellement associée à la clarté, la purification et la protection
[2] L’exposition Conversation, présentée au musée des Beaux-Arts de Limoges du 21 mai au 7 novembre 2022, s’inscrivait dans la manifestation Impertinente. La Rencontre émail & métal. Voir Jean-Marc Ferrer et Lise Rathonie (dir. éd.), Impertinente. La Rencontre émail & métal, catalogue de la manifestation, Limoges, SPEF–Les Ardents Éditeurs, 2022, 288 p., ISBN 978-2-9582621-0-5.

 

Cliquer pour en savoir davantage sur mon exposition « Japon, Murmures et Matières » du 1er au 6 octobre 2026 chez Sotheby’s Paris et le bijou au Japon.

Conférence le 1er octobre 2026 à 18:00 chez Sotheby’s Paris en présence de trois des artistes : Aya Iwata, Shinji Nakaba, Mariko Sumioka.

Que conserve-t-on d’un être aimé ? Que laisse-t-on à ceux qui nous survivront ? Comment un objet peut-il contenir une présence et donner au souvenir une forme capable de prolonger le lien ? Aya Iwata répond à ces questions avec ses Kumonoie : de petites maisons-urnes devenues, au fil du temps, des bijoux. Pour l’exposition « Japon, Murmures et Matières », elle en propose une variation en cinq broches : « Les cinq broches conçues pour l’exposition sont autonomes, mais forment une suite retraçant le cycle universel de la vie. Chacune est associée à une date, à un moment précis de mon existence, à l’exception de la dernière : elle évoque le jour où je contemplerai le monde depuis le ciel, aux côtés de ma mère. Ensemble, nous regarderons la vie poursuivre son cours. »

La naissance des Kumonoie

La foi chrétienne d’Aya Iwata nourrit directement sa réflexion sur la disparition, l’amour et la continuité du lien entre les vivants et les morts. Lorsque sa mère disparaît, en 1991, elle est encore étudiante. Pendant deux ans, elle conserve l’urne funéraire auprès d’elle et l’emporte même dans ses voyages. Elle finit par la confier à son église pour qu’elle y soit inhumée, sans que le sentiment de perte s’atténue. Pour apprivoiser la peur de la mort qui l’habite depuis l’enfance, Aya Iwata imagine alors de petites urnes susceptibles d’accueillir une part des cendres, mais aussi, symboliquement, les souvenirs et la présence du défunt. Leur couvercle de pâte de verre, modelé en forme de nuage, protège sans enfermer : il suggère un passage plutôt qu’une séparation définitive. Ces premiers Kumonoie trouvent un prolongement naturel dans la broche, plus intime et facile à porter. Au revers, sont nichés un nuage miniature en argent et une petite maison taillée dans un quartz [1]. Le bijou devient ainsi un talisman, une demeure portative habitée par les souvenirs, l’amour et les présences invisibles.

Argent et émail, une profondeur spirituelle

Ses parents artistes et enseignants la familiarise très tôt avec les matières et les gestes de la création. « À l’âge de quatre ans, j’expérimentais déjà librement, ce qui m’a conduite à réaliser mon premier émail cloisonné dont l’éclat m’a fasciné. » À l’Université des arts de Tokyo, elle étudie la sculpture et le travail du métal avant d’approfondir l’émail cloisonné japonais (yūsen shippō), une technique portée à un remarquable degré de finesse durant l’époque Meiji (1868–1912). Cette double formation lui permet de réaliser elle-même toutes les étapes de ses Kumonoie. Elle étamine des feuilles d’argent fin choisi pour sa malléabilité, puis les découpe et les met en volume. Les différents éléments sont assemblés à l’aide une brasure contenant 85 % d’argent. À la surface, elle trace les alvéoles destinées à recevoir les poudres d’émail grâce à des rubans d’argent très fins.  « C’est une technique traditionnelle, mais j’ai fini par m’approprier le processus. Je répète les gestes et superpose les couches pour créer de la profondeur », explique-t-elle. Entre chaque couche,  un patient travail de polissage des émaux permet de faire ressortir l’éclat très blanc de l’argent et de donner aux couleurs leur profondeur singulière, à la fois poétique et céleste. Jamais conçus comme de simples effets décoratifs, les motifs et les nuances apparaissent intuitivement, au gré de son état intérieur et des réactions de la matière. Pour elle, « travailler argent et émail est devenu aussi naturel que le fait de respirer ».

Émail, une technique renouvelée

« Lorsque je l’ai invitée dans l’exposition Conversation en 2022 au musée des Beaux-Arts de Limoges, mon intention était de faire dialoguer sa pratique contemporaine avec les collections historiques et de montrer jusqu’où les techniques de l’émail pouvaient être déplacées, hybridées et renouvelées. Son imagination, sa patience, le choix des couleurs et la délicatesse des motifs transforment la prouesse technique en langage artistique », explique Lise Rathonie alors présidente du Syndicat Professionnel des Émailleurs Français (SPEF) [2]. À la suite de l’exposition, le musée des Beaux-Arts a acquis, en 2023, un Kumonoie (2020). L’oeuvre a ainsi rejoint une collection de plus de six cents pièces retraçant la production des ateliers limousins du Moyen-Âge à nos jours. Par sa forme et sa fonction symbolique, ce Kumonoie fait écho à deux types de coffrets précieux présents dans les collections du musée : la châsse médiévale souvent conçue comme une petite architecture destinée à abriter les reliques d’un saint et la pyxide, boîte liturgique à couvercle servant notamment à conserver les hosties consacrées. En 2024, Aya Iwata a offert à l’archidiocèse de Palerme un Kumonoie sur lequel les fils d’argent dessinent des vagues, des navires, des poissons, les cerfs de Yakushima et des oiseaux traversant le ciel. L’œuvre a été réalisée dans le cadre de la béatification de don Giovanni Battista Sidoti missionnaire sicilien qui a débarqué clandestinement sur l’île de Yakushima en 1708, à une époque où le christianisme était proscrit au Japon. Traditionnellement décoratif, l’émail devient grâce à Aya Iwata une matière intime, chargée de mémoire et d’émotions.

[1] Pierre traditionnellement associée à la clarté, la purification et la protection
[2] L’exposition Conversation, présentée au musée des Beaux-Arts de Limoges du 21 mai au 7 novembre 2022, s’inscrivait dans la manifestation Impertinente. La Rencontre émail & métal. Voir Jean-Marc Ferrer et Lise Rathonie (dir. éd.), Impertinente. La Rencontre émail & métal, catalogue de la manifestation, Limoges, SPEF–Les Ardents Éditeurs, 2022, 288 p., ISBN 978-2-9582621-0-5.

 

Cliquer pour en savoir davantage sur mon exposition « Japon, Murmures et Matières » du 1er au 6 octobre 2026 chez Sotheby’s Paris et le bijou au Japon.

Conférence le 1er octobre 2026 à 18:00 chez Sotheby’s Paris en présence de trois des artistes : Aya Iwata, Shinji Nakaba, Mariko Sumioka.

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