Le 10 novembre prochain, la maison Phillips vendra aux enchères deux superbes saphirs affichant l’origine la plus prestigieuse : le Cachemire.
Par Sandrine Merle.
Le premier saphir du Cachemire, le “Vanderbilt” de 43 carats, fait l’objet d’une promotion toute particulière car il est doté d’un pedigree hors du commun. Mise en valeur par un cabochon sugar loaf (c’est-à-dire poli à quatre pans), sa couleur Royal Blue figure parmi les plus recherchées. Conservé depuis la fin du XIXe siècle dans la famille Vanderbilt, l’une des plus puissantes de l’aristocratie américaine au XIXe siècle, il orne le centre d’une broche signée Tiffany & Co. Moins médiatisé et sans provenance particulière, le second taillé ne pèse que 18,09 carats et repose sur un simple corps de bague. Et pourtant, il est estimé plus cher au carat que le « Vanderbilt »: 121 600/155 000 US$ contre 23 430/35 145 US$. Comment expliquer ce paradoxe ?
L’atout Old mines
Revenons d’abord sur le marché, plus que jamais favorable au saphir du Cachemire considéré comme le plus beau, le plus prestigieux. Cette couleur unique, un bleu pur et velouté s’explique par une unique combinaison d’éléments traces de titane et de fer (comme dans les autres saphirs bleus) ; en plus, lui se caractérise par de minuscules particules organisées en bandes qui diffractent la lumière comme le font les molécules dans notre atmosphère pour donner au ciel la couleur que nous lui connaissons. L’aura du saphir du Cachemire tient aussi au fait qu’il soit old mines, il a été extrait à la fin du XIXᵉ siècle, dans une mine exploitée pendant seulement une petite dizaine d’années. Située à 4500 mètres d’altitude, elle n’était à l’époque accessible qu’en juillet et en août. Le maharadjah du Cachemire en avait le monopole, il offrait les plus gros à l’aristocratie britannique en villégiature dans la vallée. « Le saphir du Sri Lanka, lui, était à la portée de n’importe quel voyageur », compare le gemmologue Vincent Pardieu.
Appartenir à la catégorie pierres de couleur
Le saphir du Cachemire est d’autant plus recherché qu’on assiste à un engouement phénoménal pour les pierres de couleur. « Entre 2005 et 2015, la hausse atteignait déjà 30-40% et elle n’a jamais cessé », se souvient Claire-Laurence Mestrallet directrice de la maison de vente aux enchères Adams. Depuis 2022, la chute des prix du diamant, a renforcé cet engouement. L’acheteur sur le point de débourser des sommes folles a besoin de se rassurer : pour une pierre de couleur, il exige alors non plus un mais plusieurs rapports d’analyse : pureté, poids, provenance, etc. Les opinions peuvent diverger car les techniques et les connaissances évoluent. Ainsi Vincent Pardieu donne l’exemple des « saphirs malgaches et sri-lankais qui, dans les années 1992/1995 et 2016/2017, ont souvent été confondus avec ceux du Cachemire ». Sous pression, les maisons de vente aux enchères fournissent donc au moins deux rapports émanant d’entités renommées au niveau international comme les Suisses Gübelin et SSEF. Le « Vanderbilt », lui, en a trois !
Le paradoxe des deux saphirs en vente chez Phillips
L’estimation d’une pierre ne dépend pas que du rapport d’analyse ou de la provenance. La taille entre aussi en ligne de compte, d’où le paradoxe des deux saphirs vendus par Phillips. « Les pierres même magnifiques en cabochon, c’est à dire polies, atteignent en général, des prix par carat légèrement inférieurs à ceux des pierres taillées c’est-à-dire à facettes », note Benoît Repellin directeur monde du département joaillerie de Phillips. Sans que l’on sache vraiment pourquoi… Le cabochon s’avère moins à la mode qu’il ne l’était dans les années 1980 où Paloma Picasso, Marina B. Bulgari ou encore Mauboussin le plébiscitaient. Aujourd’hui, les acheteurs préfèrent les tailles à facettes qui maximisent la brillance comme le coussin, l’ovale ou encore la navette. Vincent Pardieu y voit aussi « les conséquences de l’influence de l’industrie ultra puissante du diamant, obligée de facetter cette pierre trop dure pour être simplement polie, et qui a su promouvoir la brillance et la pureté pour pallier à l’absence de couleur ».
Aujourd’hui, personne ne peut estimer le nombre de carats extraits au XIXe siècle de cette mine mythique. Sont-ils déjà tous passés en laboratoire et/ou en vente ? En reste-t-il encore dans les coffres comme le pensent les maisons de vente aux enchères ? Faut-il croire la rumeur selon laquelle les descendants de Maharadjah conservent encore au Port-Franc de Genève, des sacs remplis de pierres dans lesquels ils puisent en cas de besoin ? Mystère…
Articles relatifs à ce sujet :
« Inside Out : le monde intérieur des pierres précieuses » de Billie Hugues
De la beauté des défauts, les diamants de couleur
Ce qu’il faut retenir de la Jewelry Week – Paris, Juillet 2025





