Les expositions dessinent une déambulation culturelle entre rive droite et rive gauche, du Marais à Saint-Germain-des-Prés, en passant par le 8e arrondissement dans des lieux emblématiques, prestigieux ou atypiques dont le siège de la maison de vente Sotheby’s, la galerie Minimasterpiece, le Palais Galliera musée de la Mode et du Costume, l’Institut culturel du Mexique ou encore la galerie d’art Negropontes.
Éloge de la matière
On retrouve l’une des thématiques préférées du bijou contemporain : l’utilisation de matériaux dits « pauvres ». Ainsi le bijou ne se définit plus seulement par l’or ou les pierres, mais par sa charge sensible, écologique ou mémorielle. Compostable présente des bijoux fragiles en cheveux, en nacre ou encore en sable pensés pour retourner à la terre. Avec Spirales. Valeurs et Significations, l’artiste Olga confère à des objets, fermetures Éclair, éponges métalliques, passoires et boulons, qui semblaient dépourvus de valeur esthétique, une présence nouvelle. La pratique ancienne et très exigeante de l’émail dans Couleur Matière, L’Émail au Canada rappelle, elle, la lenteur du processus de création car il faut cuire et recuire avant d’obtenir une surface parfaitement lisse et brillante. Cette réflexion trouve une résonance particulière dans Japon — Murmures et Matières, dont j’ai l’honneur d’être la commissaire. Bois, laque, soie, fibres végétales ou papier ne sont pas ici de simples supports : ils constituent le cœur même du bijou. Chargée de mémoire, de symboles et de sensations, la matière dicte autant la forme que le geste.
Regards croisés sur le Japon
Une deuxième thématique porte sur le Japon très à l’honneur dans cette édition de Parcours Bijoux 2026. Parallèlement à Japon — Murmures et Matières, deux autres expositions explorent ce thème. Dans Japons imaginés, Sophie Hanagarth, Brune Boyer et la photographe Graziella Antonini réunissent bijoux, objets et images pour mettre en regard leurs expérimentations et leurs découvertes d’une culture japonaise à la fois passée et présente, populaire et savante. Dans Points de fuite, Virginie Blajberg et Andrea Piñeros partagent l’expérience d’un premier voyage au Japon, mais en retiennent des impressions différentes : mémoire, identité et images du passé pour l’une ; nature, géométrie et contrastes pour l’autre. Ce dialogue se prolonge à l’école Elemento, où Andrea Piñeros organise un workshop avec l’orfèvre japonais Kimiaki Kageyama.
Des expositions solo
Deux s’avèrent incontournables. D’abord celle d’Esther de Beaucé à la galerie MiniMasterpiece consacrée au designer et plasticien Pierre Charpin. Spécialisé dans la conception d’objets et de meuble, celui-ci y présente Kuluba un bijou inspiré par un dessin réalisé au feutre noir sur un papier ordinaire, « comme ceux que l’on peut faire de façon spontanée lors de longues conversations téléphoniques : un agencement de petits carrés et rectangles de dimensions diverses, disposés à touche-touche, et qui forme une trame irrégulière générant son propre contour, inscrit dans une forme presque oblongue. » La seconde organisée par la galeriste Amira Sliman rend hommage à l’artiste hongroise méconnue Suzanne Somogyil. Il est temps de redécouvrir ses pièces puissantes caractérisées par des formes géométriques en plexiglas, aluminium, émaux, galets taillés qu’elle exposait dans les années 70 aux côtés de Jean Vendome et de Jean Dinh Van.
Quand nul ne crée seul
Dans cette édition, une autre thématique s’intéresse à la création collective, quand le bijou naît d’un lien, d’une circulation, d’un dialogue. La collaboration peut prendre la forme d’un duo comme dans Lines and Links Paris Berlin ou dans Duo galerie Negropontes dans laquelle Agnès Baillon associe ses camées en résine aux structures légères en laiton doré d’Éric de Dormael, composant ainsi des ex-votos inédits. Dans Where Art Meets the Eye, la création se fait à quatre mains : celles d’une orfèvre et d’une ophtalmologue, toutes deux designers Gabri Schumacher et Evi Bakker. Elles s’inspirent directement de structures anatomiques et de concepts ophtalmologiques pour interroger notre manière de voir, de percevoir ou d’être observés. À six, la logique du collectif devient une véritable circulation. Le Voyage amical, escapade franco-suisse réunissant notamment Marianne Anselin, Julie Usel et Claire Wolfstirn, repose sur un principe de rebond : chaque pièce de l’une initie une idée chez l’autre. Dans cette collaboration envisagée comme une stratégie du vivant, les artistes s’inspirent des plantes et des graines, qui inventent formes, couleurs, appâts ou fruits pour entrer en relation avec d’autres êtres afin de se reproduire. Cette dynamique s’élargit encore avec A Pool in the Ocean avec seize artistes réalisant chacun, deux bijoux en binôme. L’individualité ne disparait pas mais elle s’inscrit alors dans un mouvement commun, où chaque geste devient le prolongement d’un autre.
Conférences, colloques et performances
Parcours Bijoux enrichit les réflexions ouvertes par les expositions avec plusieurs évènements. Un défilé-performance sera présenté au sous-sol du Palais Galliera. Pendant deux jours, le colloque scientifique Le bijou, un art dont le corps est la matière (XXe–XXIe siècle), croisera les réflexions de doctorants, chercheurs et chercheuses, issus de diverses disciplines, artistes et professionnel. Au MAD, le galeriste Noel Guyomac’h animera lui le talk dans le cadre de son exposition Couleur Matière, L’Émail au Canada tandis que l’historienne Michèle Heuzé invitera à découvrir l’humour dans le bijou. Quant à moi, j’aurai l’immense honneur et le plaisir d’accueillir les artistes Aya Iwata, Mariko Sumioka et Shinji Nakaba pour la conférence Japon — Murmures et Matières chez Sotheby’s. A ne pas manquer, juste avant l’ouverture de l’exposition éponyme.
Pour Andrea Piñeros, présidente de l’association D’un Bijou à l’Autre, organisatrice de Parcours Bijoux, « cette dynamique demeure fragile : les artistes assument souvent seuls un effort économique important, tandis que les institutions s’avèrent de plus en plus difficiles à mobiliser. Mais heureusement le bijou contemporain est porté par une nouvelle génération capable de communiquer autrement, notamment pour se distinguer des grandes maisons. » Parcours Bijoux 2026, rendez-vous très attendu par les initiés, est l’un des rares lieux où peut s’exprimer en toute liberté une création singulière et surprenante.
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