Pour rencontrer Fumiki Taguchi, je me suis rendue à l’université du Design à Kobe, où il est professeur associé. J’étais accompagnée de Tomomi Hermelin, mon amie japonaise spécialiste des métiers d’art, dont la maîtrise parfaite du français a rendu nos échanges particulièrement fluides. Fumiki Taguchi nous a guidées vers le vaste atelier de l’université à travers le campus, un ensemble horizontal de salles interconnectées organisées autour de vastes pelouses, avant de nous faire découvrir les ateliers et son établi.
White Expression, la série emblématique
Posées sur son établi, les imposantes broches-pendentifs de la série White Expression semblent entièrement serties de diamants ou de cristaux. Effet d’illusion : elles ne comportent aucune pierre, l’éclat provient exclusivement du travail de l’argent. Fumiki Taguchi accomplit cette prouesse grâce à une adaptation personnelle du wabori, technique de gravure japonaise pratiquée à l’aide de ciselets en acier appelés tagane, traditionnellement employés pour décorer les garnitures de sabre, les armures et les objets d’orfèvrerie. « Pour créer des textures inédites, j’ai fabriqué et adapté mes propres outils, tout en mettant au point des méthodes particulières de frappe », explique l’artiste. Il me montre la pointe modifiée de l’un de ses tagane. En faisant varier l’inclinaison, la force et le rythme de ses coups, il obtient des creux et des facettes spécifiques qui captent, fragmentent et renvoient la lumière, donnant à l’argent l’apparence d’une pierre taillée. Fumiki Taguchi applique cette technique à chacun des éléments composant ses bijoux, avant de les superposer et de les assembler méticuleusement au moyen de minuscules vis laissées apparentes. Cette construction sophistiquée leur confère un caractère évolutif : ils peuvent être démontés, réparés ou recomposés. Malgré leurs volumes construits en strates et leur complexité, les bijoux demeurent étonnamment légers.
Du tankin au bijou
D’abord attiré par le dessin et l’ingénierie, Fumiki Taguchi découvre le travail du métal à l’Université des arts de Tokyo auprès d’un professeur spécialiste du tankin. Proche de la dinanderie, cette technique japonaise de martelage et de mise en forme de la tôle permet notamment de réaliser des grands objets creux. « Marteler longuement le métal jusqu’à en faire surgir une forme me plonge dans un état de concentration intense et me procure un plaisir immédiat », m’explique-t-il. Il se passionne aussi pour la précision du geste, les réactions de la matière et les possibilités de la soudure. Il choisit pourtant l’échelle intime du bijou plus proche de sa sensibilité. Sa formation est profondément marquée par l’apprentissage entrepris en 2002, alors qu’il est encore étudiant, auprès de Yasuki Hiramatsu (1926–2012) [1], issu d’une lignée d’orfèvres et pionnier du bijou contemporain japonais. Cette transmission ne prend pas d’emblée la forme d’un enseignement technique ; elle relève d’une relation de maître à apprenti, fondée sur l’observation, la durée et la participation à la vie de l’atelier. « Durant la première année, j’ai entretenu le jardin attenant à la petite salle de cérémonie du thé ; la deuxième année, je suis enfin entré dans l’atelier pour rédiger les fiches techniques et préparer les boîtes en cèdre destinées aux œuvres », se souvient-t-il amusé. Au fil de ce long compagnonnage, Fumiki Taguchi apprend à comprendre l’organisation de l’atelier, la succession des opérations et les exigences qui entourent la fabrication d’un objet. Hiramatsu lui transmet un savoir à la fois visuel, gestuel et presque intuitif : savoir regarder la matière, reconnaître les proportions d’un alliage, anticiper ses transformations à la chaleur et comprendre ce que chaque geste lui permet, ou non, de devenir.
L’après Hiramatsu, trouver sa propre voie
À la fin de sa vie, jusque sur son lit d’hôpital, Hiramatsu continue de plier et froisser les feuilles de métal que Fumiki Taguchi a préparées pour lui à l’atelier. « Nous passions énormément de temps ensemble, j’ai appris à ses côtés les aspects techniques, mais aussi une philosophie de vie. » Après la disparition de son maître, Fumiki Taguchi traverse une longue période de vide : il prend conscience que ses propres gestes ressemblent à ceux de Hiramatsu, et qu’il lui faut désormais trouver son propre langage. Un voyage à Munich lui ouvre de nouvelles perspectives. Dans les églises comme dans l’espace urbain, il observe les blasons et les emblèmes gothiques. Il s’intéresse à la manière dont l’héraldique associe figures, couleurs et signes de rang dans des compositions immédiatement lisibles. Il emprunte alors certains codes de la joaillerie traditionnelle — facettes, éclat, sertissage apparent, caractère précieux — pour les transposer dans l’argent. Dans sa série emblématique White Expression, il conjugue ainsi l’enseignement de Hiramatsu, la précision gestuelle du wabori et l’imaginaire héraldique européen.
[1] The Scottish Gallery, Professor Yasuki Hiramatsu Memorial Exhibition, Édimbourg, The Scottish Gallery, 2014 ; Petra Hölscher, « Yasuki Hiramatsu (1926–2012) », Art Jewelry Forum, 29 mai 2012 / (consulté le 25 juillet 2026)
Cliquer pour en savoir davantage sur mon exposition « Japon, Murmures et Matières » du 1er au 6 octobre 2026 chez Sotheby’s Paris, dans le cadre de Parcours Bijoux 2026, et sur le bijou au Japon.
Conférence le 1er octobre 2026 à 18:00 chez Sotheby’s Paris en présence de trois des artistes : Aya Iwata, Shinji Nakaba, Mariko Sumioka.





