Maurice Auction organise la vente de quelques 130 bijoux de la galerie de Naila de Monbrison (disparue en octobre dernier), ainsi que de quelques pièces de sa collection personnelle.
Par Sandrine Merle.
Cet ensemble de bijoux renvoie au goût et à la vision unique de Naïla de Monbrison. Née en Égypte en 1940, d’une mère juive Turque et d’un père gouverneur de la province de Minya, elle arrive en France à la suite de la révolution de 1956-58 qui renverse le roi Farouk (son oncle) et conduit Nasser au pouvoir. Trente ans plus tard, après le décès prématuré de son époux Marc de Monbrison (collectionneur et propriétaire d’une galerie spécialisée dans les arts d’Afrique et d’Océanie), cette femme au caractère bien trempé, ouvre sa propre galerie.
Naïla de Monbrison, une pionnière
Dans sa galerie, elle défend une nouvelle conception du bijou. Elle mêle les bijoux ethnographiques et archéologiques de très belle facture auxquels elle voue une immense passion avec des bijoux contemporains. Leur point commun : ils sont à l’opposé des bijoux statutaires en or et en pierres précieuses que l’on porte dans de grandes occasions puis que l’on range au coffre. Elle travaille comme la galeriste d’un sculpteur ou d’un peintre : elle promeut le travail de ses artistes tout au long de l’année lors d’expositions solo ou collectives. Elle a ainsi largement contribué à la notoriété de Giorgio Vigna, Gilles Jonemann ou encore Taher Chemirik grand absent de cette vente. Rappelons que les clientes raffolaient de ses colliers formés par de grands disques ou par une succession d’agates veinées, de maillons en or imbriqués les uns dans les autres, d’anneaux sculptés en quartz rose, etc.
Les masterpieces de Tina Chow et Marcial Berro
Quelques pièces proviennent de son écrin personnel comme le charmant pendentif en terre cuite gravé d’un portrait de Dora Maar, réalisé en 1940 par Pablo Picasso mais la plupart sont des pièces provenant du stock de la galerie. L’une des plus importante est le pendentif en cristal de roche enfermé dans une cage en bambou tressé de Tina Chow mannequin américano-japonais, beauté emblématique des années 80, alors proche d’Andy Warhol. Naïla lui a consacré la première exposition de la galerie en 1987. Autre masterpieces : la broche réalisée à partir d’une miniature de Marx Ernst et la manchette cotte de maille du début des années 90, signées Marcial Berro. « La manchette est réalisée à partir de simples apprêts industriels, une cote de maille en acier et des boules en or jaune, assemblés dans les règles de l’art de la joaillerie, grâce à une couture en maillons d’or absolument identiques à ceux de la côte de maille », me précise l’artiste désormais installé en Argentine lors de notre conversation téléphonique. Il se souvient l’avoir créée pour l’Association des Amis du Musée d’art moderne du Centre Georges-Pompidou qui chaque année proposait alors des éditions d’artistes. Puis il l’a offerte à Naïla dont il était proche.
La figure incontournable Gilles Jonemann
Hormis Tina Chow et Marcial Berro, la vente de sa collection fait apparaître d’autres figures incontournables de la galerie comme les Italiens Giorgio Vigna, Giampaolo Babetto et Gilles Jonemann. « J’ai rencontré Naïla grâce au sculpteur Paul Houdet qui avait fait une chaîne en or à partir d’une colonne vertébrale de serpent », se remémore Gilles Jonemann. La démarche de cet artiste fait la synthèse parfaite des deux types de bijoux fétiches de Naïla de Monbrison : ethnographique et contemporain. Il utilise des matériaux « pauvres », organiques, symboliques, à l’instar les peuples d’Océanie. La beauté de sa bague en coquille d’œuf n’a d’égale que la puissance du collier formé par une succession de banales clés en fer noir. « À chaque exposition, je présentais une soixantaine de pièces et je les vendais toutes ! », se réjouit-il encore. En revanche, les amateurs des bijoux de Taher Chemirik autre figure incontournable de la galerie, n’y trouveront qu’une seule paire de boucles d’oreilles, assez peu représentative de son remarquable travail sur le maillon.
Une clientèle très initiée
En 1987, les architectes Patrick Naggar and Dominique Lachevsly, ont conçu la galerie comme un petit théâtre avec une vitrine extérieure simplement drapée de velours foncée. Vincent Darré, grand ami de Marcial Berro, se souvient de ses expositions et surtout des vernissages très chic qui se terminaient, un verre de vin blanc à la main, dans la rue tant la galerie était minuscule. S’y retrouvaient tous les intellectuels de la Rive Gauche, artistes, écrivains, etc. « L’emplacement, alors à deux pas des éditions Condé Nast, a largement contribué à sa renommée et à son succès. La rédactrice en chef de Vogue, Colombe Pringle, raffolait de la sélection. Et pour accessoiriser les tenues qu’elles photographiaient dans les séries de mode, les rédactrices allaient emprunter des pièces. »
Une sélection des meilleurs artistes
Cette vente révèle d’autres artistes repérés par Naïla de Monbrison qui, jusqu’à ces derniers jours, a eu l’œil. Citons parmi ses artistes Catherine Le Gal, Claude Boisselier, Violaine Febvret, Lara Koulajian, Florence Lehmann, Salomé Lippuner avec son collier en crins de cheval, Géraldine Luttenbacher avec un magnifique bracelet en bambou filetés d’or, Juliette Polac avec notamment une broche composée de deux formes imbriquées l’une dans l’autre ou encore Delphine Nardin avec son travail délicat en verre dépoli. Post mortem, Naïla de Monbrison continue de faire toute la lumière sur ses artistes qu’elle aimait tant et sur ces bijoux contemporains encore peu valorisés en France. À tort.
Image en bannière : Pendentif formé par un cristal de roche dans une résille de bambou, cordon en nylon – Tina Chow
Vente le mercredi 9 avril 2026 à 14:00, salle 14/15 à Drouot
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