Style

Shinji Nakaba, la beauté antique du plastique ménager

Virtuose de la glyptique, Shinji Nakaba détourne cette technique pour sublimer la trivialité des plastiques ménagers destinés au rebut. Ceux-ci acquièrent une beauté inattendue, évoquant un marbre antique.

Par Sandrine Merle.

J’étais heureuse de revoir, trois ans après ma première visite, Shinji Nakaba l’une des figures majeures du bijou contemporain. Après un déjeuner en compagnie de sa charmante épouse Noriko, nous sommes allé dans l’atelier voir son travail en cours pour l’exposition « Japon, Murmures et Matières ».

Müllgorgone, la Méduse du rebut

Shinji Nakaba présente Müllgorgone, titre associant le mot allemand Müll, « déchet », à la figure mythologie de la Gorgone. Cette Gorgone contemporaine en plastique de récupération est née d’un camée représentant Méduse que Shinji Nakaba a mis un an à sculpter dans un coquillage. « J’ai ensuite moulé ce camée original dans du silicone avant de faire fondre dans ce moule des sacs de courses, des bouteilles et leurs bouchons, des emballages en tous genres. L’idée m’est venue en observant la fabrication des disques », m’explique-t-il après le déjeuner, en saisissant son pistolet thermique. Le moule permet de reproduire la forme à l’infini, mais la matière déjoue toute répétition : couleurs, marbrures et accidents rendent chaque camée unique. Ces vestiges de la consommation acquièrent une beauté inattendue, évoquant parfois le marbre. Müllgorgone suggère aussi un autre monstre : le cycle sans fin du désir, de la consommation et du rejet.

Réinventer la glyptique

Pour comprendre Müllgorgone, il faut d’abord revenir au remarquable travail que Shinji Nakaba mène sur le coquillage. Il y déploie sa maîtrise de la glyptique, l’art de sculpter et de graver les matières dures, traditionnellement associé aux camées en relief et aux intailles en creux. Nourri par l’observation des bijoux anciens et par son admiration pour Carl Fabergé, il ne cherche pourtant ni à reconstituer le passé ni à se plier aux conventions du beau, du précieux et du convenable. Sous ses outils, le coquillage fait surgir des pieds, des torses, des poitrines, des visages ou des mains d’une présence troublante. Ces fragments de corps empruntent leur puissance à la sculpture antique sans jamais se réduire à la citation. Le corps, la nature, le désir, l’humour et la mort s’y entremêlent librement. Ce refus de hiérarchiser les matériaux traverse toute son œuvre. Pour la broche Chrysanthemum (2024) entrée dans les collections du mudac (Lausanne), il a découpé des canettes d’aluminium en rondelles, il a ensuite martelé longuement celles-ci jusqu’à faire naître la légèreté vibrante de la fleur.

La perle, entre malice et vanité

Pour bien comprendre son travail, il faut revenir à son talent de glypticien, reconnu de grands musées comme le Museum of Fine Arts de Boston. La broche Moon and Angel (2021) [1] présente les visages de la Lune et de l’Ange qui se répondent dans un tête-à-tête silencieux ; la douceur et l’étrangeté confèrent à la scène une poésie onirique. Ses Fairy Skulls, de minuscules crânes sculptés à la main connaissent aujourd’hui un succès planétaire et sont devenus l’emblème de son travail. Il cherche dans les perles d’eau douce keshi  faite de creux et de bosses, la forme d’une bouche, des orbites ou la courbe d’un crâne puis il en trace le dessin avant de tailler la nacre. Le succès de ses Fairy Skulls évoquant les vanités occidentales, tient à la bonhomie des visages tendres, malicieux et qui se teintent d’humour avec de longs cils et une houppe de cheveux dessinés à l’encre noire. Shinji Nakaba réussit à effacer la frontière entre le monde des vivants et l’autre monde : la lumière de la perle semble maintenir ces figures dans un état incertain, entre apparition et disparition. Avec le plastique ménager usagé, Shinji Nakaba réussit à faire surgir la même présence.

 

[1] L’œuvre appartient à la collection internationale de bijoux contemporains de la Fondation Danner. Une sélection de cette collection est présentée par roulement à la Pinakothek der Moderne de Munich.

 

Cliquer pour en savoir davantage sur mon exposition « Japon, Murmures et Matières » chez Sotheby’s Paris du 1 au 6 octobre 2026, dans le cadre de Parcours Bijoux 2026, et sur le bijou au Japon.

Conférence le 1er octobre 2026 à 18:00 chez Sotheby’s Paris en présence de trois des artistes : Shinji Nakaba, Mariko Sumioka, Aya Iwata.

J’étais heureuse de revoir, trois ans après ma première visite, Shinji Nakaba l’une des figures majeures du bijou contemporain. Après un déjeuner en compagnie de sa charmante épouse Noriko, nous sommes allé dans l’atelier voir son travail en cours pour l’exposition « Japon, Murmures et Matières ».

Müllgorgone, la Méduse du rebut

Shinji Nakaba présente Müllgorgone, titre associant le mot allemand Müll, « déchet », à la figure mythologie de la Gorgone. Cette Gorgone contemporaine en plastique de récupération est née d’un camée représentant Méduse que Shinji Nakaba a mis un an à sculpter dans un coquillage. « J’ai ensuite moulé ce camée original dans du silicone avant de faire fondre dans ce moule des sacs de courses, des bouteilles et leurs bouchons, des emballages en tous genres. L’idée m’est venue en observant la fabrication des disques », m’explique-t-il après le déjeuner, en saisissant son pistolet thermique. Le moule permet de reproduire la forme à l’infini, mais la matière déjoue toute répétition : couleurs, marbrures et accidents rendent chaque camée unique. Ces vestiges de la consommation acquièrent une beauté inattendue, évoquant parfois le marbre. Müllgorgone suggère aussi un autre monstre : le cycle sans fin du désir, de la consommation et du rejet.

Réinventer la glyptique

Pour comprendre Müllgorgone, il faut d’abord revenir au remarquable travail que Shinji Nakaba mène sur le coquillage. Il y déploie sa maîtrise de la glyptique, l’art de sculpter et de graver les matières dures, traditionnellement associé aux camées en relief et aux intailles en creux. Nourri par l’observation des bijoux anciens et par son admiration pour Carl Fabergé, il ne cherche pourtant ni à reconstituer le passé ni à se plier aux conventions du beau, du précieux et du convenable. Sous ses outils, le coquillage fait surgir des pieds, des torses, des poitrines, des visages ou des mains d’une présence troublante. Ces fragments de corps empruntent leur puissance à la sculpture antique sans jamais se réduire à la citation. Le corps, la nature, le désir, l’humour et la mort s’y entremêlent librement. Ce refus de hiérarchiser les matériaux traverse toute son œuvre. Pour la broche Chrysanthemum (2024) entrée dans les collections du mudac (Lausanne), il a découpé des canettes d’aluminium en rondelles, il a ensuite martelé longuement celles-ci jusqu’à faire naître la légèreté vibrante de la fleur.

La perle, entre malice et vanité

Pour bien comprendre son travail, il faut revenir à son talent de glypticien, reconnu de grands musées comme le Museum of Fine Arts de Boston. La broche Moon and Angel (2021) [1] présente les visages de la Lune et de l’Ange qui se répondent dans un tête-à-tête silencieux ; la douceur et l’étrangeté confèrent à la scène une poésie onirique. Ses Fairy Skulls, de minuscules crânes sculptés à la main connaissent aujourd’hui un succès planétaire et sont devenus l’emblème de son travail. Il cherche dans les perles d’eau douce keshi  faite de creux et de bosses, la forme d’une bouche, des orbites ou la courbe d’un crâne puis il en trace le dessin avant de tailler la nacre. Le succès de ses Fairy Skulls évoquant les vanités occidentales, tient à la bonhomie des visages tendres, malicieux et qui se teintent d’humour avec de longs cils et une houppe de cheveux dessinés à l’encre noire. Shinji Nakaba réussit à effacer la frontière entre le monde des vivants et l’autre monde : la lumière de la perle semble maintenir ces figures dans un état incertain, entre apparition et disparition. Avec le plastique ménager usagé, Shinji Nakaba réussit à faire surgir la même présence.

 

[1] L’œuvre appartient à la collection internationale de bijoux contemporains de la Fondation Danner. Une sélection de cette collection est présentée par roulement à la Pinakothek der Moderne de Munich.

 

Cliquer pour en savoir davantage sur mon exposition « Japon, Murmures et Matières » chez Sotheby’s Paris du 1 au 6 octobre 2026, dans le cadre de Parcours Bijoux 2026, et sur le bijou au Japon.

Conférence le 1er octobre 2026 à 18:00 chez Sotheby’s Paris en présence de trois des artistes : Shinji Nakaba, Mariko Sumioka, Aya Iwata.

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