L’organisation des matières est au cœur du travail de Mariko Sumioka. Elle conçoit ses bijoux comme de petites architectures compartimentées, dans lesquelles chaque élément trouve une place précise. Métal, textile, émail, nacre ou corail ne sont pas simplement assemblés : ils sont cadrés, abrités, parfois dissimulés dans une succession de récipients miniatures. Le collier Treasures, présenté dans l’exposition « Japon, Murmures et Matières », donne à ce principe une forme particulièrement explicite. Pour cette même exposition, l’artiste pousse sa réflexion sur le contenant : dans le prolongement de la tradition japonaise du tomobako (coffret conçu à la mesure d’un objet précieux), chacune des quatre broches qu’elle a créées, est accompagnée d’un écrin parfaitement ajusté. Fermé, celui-ci soustrait le bijou au regard ; ouvert, il le révèle et met en scène la diversité de ses matières et de ses techniques. La broche peut alors y être contemplée comme un trésor. L’écrin cesse d’être un simple emballage pour devenir partie intégrante de l’œuvre. Dans A Roof Brooch on a Box, la distinction s’efface entièrement : la boîte devient elle-même le bijou.
Soie, émail, perles, bambou…
Chez Mariko Sumioka, l’argent constitue le plus souvent l’ossature du bijou. « Sa couleur et sa texture subtile apportent douceur et chaleur aux formes géométriques », m’explique-t-elle. Elle le passe souvent au laminoir avec du papier japonais afin qu’il en conserve l’empreinte délicate. Elle l’oxyde également pour évoquer les surfaces patinées d’un bâtiment ancien. Son autre matériau de prédilection : l’émail. Il recouvre notamment les motifs de tuiles devenus emblématiques de son travail, comme sur la broche A Roof Brooch on a Box. L’artiste l’emploie aussi pour fabriquer ses propres « gemmes » : de petites perles découpées dans des tubes de cuivre, puis émaillées à la main, une à une. Autour de ce duo se déploie un répertoire d’une richesse infinie : fragments de kimonos en soie transmis par sa grand-mère, nacre noire ou blanche, agate rouge du Sud dite Nanhong, feuille d’or, corail… Mariko Sumioka aime également brouiller les perceptions par le trompe-l’œil. Deux tiges d’apparence identique en offrent un exemple : la première est en bambou, tandis que la seconde est façonnée en cuivre oxydé et ornée de minuscules perles naturelles.
Du Brésil à l’Ecosse
Ce goût des matières et du bijou est intimement lié aux lieux où Mariko Sumioka a vécu. Elle passe une partie de son enfance au Brésil, où sa famille s’installe pour le travail de son père, ingénieur dans le secteur de la soierie. À la maternelle, elle découvre, fascinée, les boucles d’oreilles et les bracelets en or sertis de pierres colorées que portent déjà ses camarades, une liberté qui contraste avec les usages japonais où les bijoux sont associés à l’âge adulte. À la même époque, son père lui offre un petit écrin orné de pierres fines colorées. « J’adorais observer chacune d’entre elles, les toucher et les détacher pour les admirer comme des trésors », me confie-t-elle en me montrant l’objet qui trône encore aujourd’hui sur une étagère de son atelier. « Déjà je m’imaginais assise à l’établi, en train de créer des bijoux. » Sous la pression sociale, elle emprunte d’abord une tout autre voie : des études d’économie à l’université d’Osaka, puis une carrière dans l’investissement international, au sein des secteurs pétrolier et gazier. Mais sa vocation ne la quitte pas : elle commence par suivre en secret des cours du soir avant de tout abandonner pour rejoindre l’Edinburgh College of Art.
Le Japon retrouvé
« Ayant beaucoup voyagé, je n’ai pas développé de sentiment d’appartenance à une culture particulière », affirme-t-elle dans son anglais parfait. C’est paradoxalement en Écosse qu’elle redécouvre sa propre culture : la cérémonie du thé, la pénombre des intérieurs traditionnels, le tatamiwari (畳割り) système architectural organisant le plan d’une habitation à partir du module tatami ou encore la notion de ma, intervalle qui structure une composition. Les références japonaises affleurent dans son attention portée aux matières, aux surfaces, aux teintes naturelles, à l’ombre et à la lumière mais aussi aux vides qui séparent et relient les formes. Son vocabulaire se nourrit également des paysages architecturaux qui ont jalonné sa jeunesse : la petite ville japonaise de son enfance, avec ses quelque trois cents tumuli, puis Osaka, où elle étudie, et Tokyo, où elle travaille. Lors de ses trajets quotidiens en train vers l’université d’Osaka, elle regarde défiler les petites maisons. Vues de loin, celles-ci lui apparaissent comme autant de boîtes abritant des vies. « J’ai toujours aimé regarder ce qui a été assemblé et organisé à l’intérieur, un peu comme dans une boîte à bento. » Cette image de la boîte résume sa conception du bijou et ce que l’architecture rend possible : abriter les matières, en révéler la préciosité et préserver leur part de mystère.
Image en bannière : broche A bamboo brooch in a Box dans l’exposition « Japon, Murmures et Matières », en cuivre oxydé, argent oxydé, bambou, perle d’eau douce, quartz fumé, or 18 carats / Boîte en fer patiné, argent, papier japonais
Cliquer pour en savoir davantage sur mon exposition « Japon, Murmures et Matières » du 1er au 6 octobre 2026 chez Sotheby’s Paris, dans le cadre de Parcours Bijoux 2026, et sur le bijou au Japon.
Conférence le 1er octobre 2026 à 18:00 chez Sotheby’s Paris en présence de trois des artistes: Aya Iwata, Mariko Sumioka, Shinji Nakaba.





