Fils de soie, perles, fragments de lapis lazuli ou de corail, etc. dessinent en creux le portrait de Kimiaki Kageyama. Chaque élément conserve la trace d’un essai, d’une œuvre ou d’une rencontre et raconte une vie entière consacrée à expérimenter, créer et transmettre. C’est lors de cette rencontre extraordinaire, il y a trois ans, qu’est véritablement né mon intérêt pour le bijou contemporain japonais.
L’urushi, par un hasard d’atelier
Pour réaliser ses deux broches et ses trois bagues aux volumes cubiques, Kimiaki Kageyama a ressorti des trésors : des fragments de laque urushi datant d’il y a 300 ans et provenant de l’un des trois mikoshi — sanctuaires portatifs — du sanctuaire Yasaka (Kyoto). Lors de la restauration de celui-ci, ce matériau naturel issu de la sève d’un arbre, avait été en effet retiré du bois et mis au rebut. Libérée de son support, la laque dense et brillante d’un noir profond mais assourdi et patiné par le temps, lui servent à évoquer celle de la nuit observée depuis sa maison. Il l’a ponctué de rouge du cinabre, de nacre et de perles pour mimer le soleil, la lune, les nébuleuses et les trous noirs. Les jointures lumineuses évoquent celles du kintsugi [1]. Initié à l’urushi au début des années 1970, pendant ses études à l’Université des arts de Tokyo, Kimiaki ne s’y est pourtant intéressé que bien plus tard, à la faveur d’un hasard d’atelier. Quand un pinceau chargé d’urushi effleure de très fins fils métalliques suspendus dans l’espace, que celui-ci se met à couler, à former des gouttes puis à durcir. C’est ainsi qu’est né un grand collier constitué de fils d’urushi réunis en faisceau, qui retombent avec souplesse le long du corps.
Maître orfèvre
Kimiaki Kageyama se définit volontiers comme un expérimentateur ce dont témoigne la profusion de matières conservées dans son atelier. Mais le travail du métal demeure le socle de sa pratique. Il est l’un des experts maîtrisant les alliages historiquement associés aux garnitures de sabres. Le jour de ma visite, il m’a donc montré comme obtenir un shakudo principalement composé de cuivre et d’une faible proportion d’or. Patiné, il développe une profonde teinte noire aux reflets bleutés. Cette virtuosité, mise au service de ses créations, lui permet de restituer avec une précision presque tactile la délicatesse d’une nervure, la fragilité d’une feuille tombée ou le frémissement d’un pétale. Une feuille morte couverte de givre, ramassée lors d’une promenade avec sa fille, peut ainsi devenir le point de départ d’un long travail. Ses broches de feuilles, de fleurs et de brindilles ne relèvent pourtant pas d’un simple naturalisme : elles accordent une durée paradoxale à ce qui est voué à croître, à se flétrir et à disparaître. Sous ses mains, le métal dépasse l’imitation botanique pour acquérir une présence propre.
Passeur du bijou contemporain
Le rôle de Kimiaki Kageyama dans le bijou contemporain dépasse sa seule production artistique. Dès ses débuts, il évolue dans des cadres collectifs où les frontières entre bijou, sculpture, design graphique et travail du métal restent poreuses. Après ses études, il cofonde Supermouse, atelier pluridisciplinaire réunissant artistes du métal, graphiste et sculpteur autour de la réalisation de portails et d’enseignes. C’est à cette époque qu’il a commencé à créer des bijoux. Il contribue ensuite au développement de l’enseignement du dessin et de la conception du bijou au Hiko Mizuno College. Très engagé auprès des étudiants, il les accompagne dans la réalisation, la présentation et la diffusion de leurs œuvres. Dans ce contexte, il noue des liens avec des artistes étrangers également investis dans l’enseignement, parmi lesquels les célèbres Otto Künzli et Bernhard Schobinger. Cette transmission se poursuit dans les ateliers consacrés aux techniques japonaises qu’il anime régulièrement à l’étranger*. Grâce à lui, les pratiques circulent, se confrontent à d’autres et se renouvellent.
[1] Le kintsugi (金継ぎ, « jointure d’or ») est un art japonais consistant à réparer les céramiques brisées avec de la laque urushi, puis à souligner leurs lignes de fracture avec de la poudre d’or. Au lieu de dissimuler les cassures, cette pratique les intègre à l’histoire et à l’esthétique de l’objet.
En partenariat avec Elemento, école de joaillerie parisienne, Parcours Bijoux 2026 propose deux ateliers de trois jours chacun, consacrés à une initiation aux techniques japonaises en compagnie du maître Kageyama. Deux stages de trois jours chacun sont proposés le : 17, 18, 19 octobre 2026 et 23, 24, 25 octobre 2026
Cliquer pour en savoir davantage sur mon exposition « Japon, Murmures et Matières » du 1er au 6 octobre 2026 chez Sotheby’s Paris dans le cadre de Parcours Bijoux 2026, et sur le bijou au Japon.
Conférence le 1er octobre 2026 à 18:00 chez Sotheby’s Paris en présence de trois des artistes: Aya Iwata, Mariko Sumioka, Shinji Nakaba.





