Style

02 novembre 2021

« Cartier et les Arts de l’Islam », dans les pas de Louis Cartier…

80 ans après sa mort, l’exposition « Cartier et les Arts de l’Islam » sonne comme l’ultime consécration pour Louis Cartier. Visionnaire, c’est lui qui a mis en place ce style unique aujourd’hui connu dans le monde entier.

par Sandrine Merle.

 

 

En 1900, Louis a 25 ans : représentant de la 3e génération, il vient d’entrer dans la maison familiale récemment installée rue de la Paix, nouveau siège du luxe français. Et ce grâce à son mariage arrangé avec la petite-fille de Worth (inventeur de la haute couture installé au 7) qui a apporté sa formidable dot. Paris est alors en pleine effervescence avec l’arrivée de l’électricité et du téléphone, le développement du tourisme, l’aviation. On a construit la première automobile qui va à 100km/h. Paris accueille l’Exposition Universelle ou encore en 1903, celle des arts dits musulmans au pavillon de Marsan où il apprécie sans doute déjà les formes simples et géométriques. Passionné d’innovations, « il veut toujours savoir pourquoi et comment ça marche », écrit Francesca Cartier Brickell, l’une de ses descendantes et auteur du livre passionnant The Cartiers – The untold story of the family behind the jewelry empire.

 

Précurseur de l’Art déco

Au tout début du XXe siècle, la maison Cartier vend encore principalement des objets d’art anciens (services en porcelaine de Sèvres, cadres, etc.) et des bijoux sans style particulier. Louis Cartier apporte sa touche avec des goûts personnels. Il rejette d’emblée le style Art nouveau, très à la mode, caractérisé par des lignes souples et dans lequel ses voisins Henri Vever, René Lalique et Frédéric Boucheron excellent. Mais impossible de l’accuser de passéisme car esthète et cultivé, il revisite déjà les entrelacs, les pompons et les nœuds en diamants des bijoux de Marie-Antoinette. La modernité est perceptible : dans ce style appelé Guirlande, la commissaire de l’exposition Évelyne Possémé* note « dès 1902-1904, des lignes plus géométriques. Ce goût pour la stylisation et l’épure, annonçant l’art déco, va se renforcer progressivement avec sa passion pour les civilisations orientales et plus précisément pour l’art islamique. »

 

Directeur artistique hors pair

Louis pose alors les bases du style Cartier. Il a du flair pour recruter ses dessinateurs qu’il nomme « inventeurs » et parfois dans des secteurs qui n’ont rien à voir avec la joaillerie : il a repéré Charles Jacqueau, dessinateur le plus important, alors que ce dernier est en train de réaliser un garde-corps en fer forgé boulevard Raspail ! Il y a aussi Maurice Couët qui réalise des pendules mystérieuses inspirées par celles du magicien Robert-Houdin, au mécanisme invisible et aux aiguilles semblant flotter dans l’air. Louis Cartier met en place des processus de création avec cahier d’idées et dessins d’étude visibles dans l’exposition. Il ne dessine pas : il annote, souligne, entoure. Mondain, on le croise à l’Automobile Club, à l’aéro club, en train de monter à cheval au bois de Boulogne. Il passe ses soirées chez Maxim’s avec Boni de Castellane, l’aviateur Santos-Dumont pour qui il invente la montre bracelet afin que ce dernier n’ait pas en plein vol, à sortir sa montre gousset. Il y croise Gabrielle Chanel, amie de Jeanne Toussaint qui, des années plus tard, prendra sa relève. Il a l’œil sur tout, il interprète tout et transforme tout. Très exigeant, il encourage ces dessinateurs à faire pareil.

 

Voyageur immobile ?

« Les principales sources d’inspiration de ce style moderne qui, au fil du temps se géométrise et se colorise davantage, sont sa bibliothèque et sa collection d’art oriental, explique la co-commissaire d’exposition Judith Henon-Raynaud. Collection dont la partie islamique (aujourd’hui partiellement reconstituée pour l’exposition) est centrée sur les miniatures et les livres persans. » Mais n’allez pas imaginer « Monsieur Louis » sillonnant la planète à bord des luxueux paquebots ! Certes il est allé en Russie, à Cordoue, à Munich pour l’exposition dédiée aux arts islamiques en 1910, à New York mais ça s’arrête là. L’aventurier de la famille c’est Jacques, le petit frère, en charge de la succursale de Londres et passionné de pierres précieuses. Louis Cartier a construit sa collection à Paris, devenu le centre du commerce d’œuvre d’art et particulièrement d’art islamique grâce aux marchands arméniens qui s’y sont installés. Il y a aussi le choc esthétique des Ballets Russes en 1909 qu’il voit plusieurs fois avec Jacqueau et pendant lesquels il remplit frénétiquement ses carnets.

 

La modernité est venue à lui : en éveil permanent, il a su la saisir. C’est de Paris que Louis Cartier a inventé ce style unique aujourd’hui connu dans le monde entier.

 

*Évelyne Possémé est conservatrice en chef du département bijoux anciens et moderne au Musée des Arts décoratifs.

** Judith Henon-Raynaud est conservatrice en chef du patrimoine et adjointe à la directrice du département des Arts de l’Islam du Musée du Louvre.

 

« Cartier et les Arts de l’Islam – Aux sources de la modernité. » au Musée des Arts décoratifs, Paris  jusqu’au 20 février 2022

 

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