Style

09 décembre 2020

Alina Alamorean, des bijoux tourmentés

Esthétiques mais pas décoratives. Tourmentées. Les pièces contemporaines d’Alina Alamorean ne sont pas toujours belles au premier regard. Il faut savoir les apprivoiser…

Par Sandrine Merle.

 

 

Alina Alamorean est représentée par la galerie Ibu située dans les jardins du Palais-Royal, l’une des plus prestigieuses de Paris. Ses bijoux figurent dans de belles collections comme celle de Solange Thierry-de Saint Rapt. Elle compte parmi ses nombreuses clientes des têtes couronnées. Et pourtant le chemin a été long et difficile. Née en Transylvanie en Roumanie, pendant l’une des pires dictatures du 20e siècle, elle rêve de la France où tout lui semble possible. Pays de la liberté où elle arrive en 1990 mais seule… Face à la réalité, elle abandonne ses rêves d’architecture : elle se marie et devient assistante dentaire. Jusqu’à 2004, date à laquelle, elle entre à l’École de la Bijouterie de la rue du Louvre.

 

Une élégance grunge

Avec sa veste bronze en coton froissé, son jean noir délavé, cette belle femme pourrait être la petite sœur de Michèle Lamy, l’égérie de Rick Owens. On sent une énergie à fleur de peau, une fragilité mêlée à une volonté inflexible ce qui lui a valu d’être l’un des personnages du jeu vidéo imaginé par Balenciaga pour présenter sa collection « Afterworld – The Age of Tomorrow ». Alina Alamorean a soif de raconter son travail à plusieurs lectures : il y a le voyage, le coup de poing dans le ventre, les fantasmes les moins avouables, etc. « Comme une mise à nu devant l’amant », résume-t-elle. Toute la souffrance et les tourments d’une vie sont là.

 

Dialogue avec le corps

Une partie de son travail, composé de pièces hypertrophiées en mouvement et en courbes, est d’une sensualité très forte. Elle les réalise sans moule : presque nue, elle chauffe la cire sur elle et la façonne d’un seul mouvement. Les bagues mangent la main, les bracelets l’avant-bras… « Je les ai créées en un tour de main sans réfléchir pour que jaillisse cette énergie et cette force. » Elles sont composées de beaucoup de vide car il faut qu’elles respirent, qu’elles aient des échappées… « Comme je me suis échappée de mon pays, de mes parents, de mes maris. » Elle raffole du bronze, lourd et dense, dynamisé par des contrastes poli/satiné sur les tranches comme sur ses bagues Dune et Nénuphar. J’aime aussi ses sublimes boucles d’oreille en aluminium plié et froissé, matière utilisée pour sa légèreté.

 

Le beau bizarre

L’autre face du travail d’Alina est plus sombre, ses bijoux s’apparentant parfois à des instruments SM… « On n’aime pas ces bijoux agressifs du jour au lendemain », explique Solange Thierry-de Saint Rapt* qui en possède des dizaines. Alina avoue « jouer avec une certaine perversité, aimer créer l’ambiguïté avec du métal ressemblant à des courroies de cuir ou du tissu. » Tous sont faits de matériaux bosselés, de surfaces râpeuses, de perles difformes. Dans cet inventaire figurent lamelles de râteau, touches de piano, pinceau de calligraphie ou queues de vison assorties de têtes de mort symbolisant ses « amants morts ». Elle rend même justice à un scooter calciné avec son démarreur en plastique rouge et son câble de frein. « Pour être différente dans un pays où on ne trouvait rien, j’ai toujours fabriqué mes bijoux et mes vêtements avec des matériaux de récupération », explique-t-elle. Voilà pourquoi elle réussit admirablement cet exercice si difficile.

 

Photos en bannière : Olesya Shilkina

 

*À lire Bijoux contemporains, une passion (Éditions du Regard)

 

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