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08 janvier 2023

Patrick Schein, pour un or de mine responsable

Pour sa deuxième interview donnée à The French Jewelry Post, Patrick Schein défend l’or minier responsable face à l’or recyclé tellement prisé. Pour lui, ce n’est pas LA solution.

 

 

Sandrine Merle. Quelle est votre position dans la chaîne de valeur de l’or ?

Patrick Schein. Je suis affineur et négociant en or depuis plus de 30 ans, autrement dit l’intermédiaire entre la mine et le joaillier. Je ne traite que de l’or responsable, tracé et certifié conflict-free extrait dans des petites et moyennes mines d’Amérique du Sud. Je suis aussi l’un des fondateurs de l’ARM (Alliance pour une Mine Responsable) ; fondation colombienne qui permet le développement de mines artisanales respectant des standards éthiques et écologiques. C’est elle qui a inventé le label Fairmined.

 

S.-M. Vous plaidez pour un or minier responsable face à l’or recyclé qui semble être, pour beaucoup, la solution éthique.

Patrick Schein. Les marques américaines et européennes plébiscitent l’or recyclé. Les gros acteurs européens ne proposent plus que ce type d’or. Son énorme avantage qui, pour moi, n’est qu’illusion : il ne contribue pas aux dégâts générés par l’extraction et n’émet pas de carbone excepté celui généré par sa transformation. Du coup, l’or minier responsable est banni, seules quelques marques comme Paulette à Bicyclette, JEM ou encore Pomellato et Chopard, continuent de l’utiliser.

 

S.-M. Vous ne dites pas que l’or recyclé est une mauvaise chose mais qu’on est allé trop loin.

Patrick Schein. Les conséquences sont dramatiques. En ne faisant que de l’or recyclé, on empêche 100 millions de personnes qui extraient cet or responsable, de progresser. Un kilo d’or fait vivre 28 mineurs pendant un an. J’affirme que ce choix soi-disant responsable est irresponsable : il faut panacher l’or recyclé avec l’or minier éthique. Difficile de convaincre les joailliers qu’exclure l’or minier ne solutionne rien… d’autant que l’or responsable artisanal tracé est plus cher que l’or recyclé.

 

S.-M. Vous affirmez que l’or recyclé n’empêche pas l’extraction ?

Patrick Schein. On extrait l’or pour sa valeur monétaire contrairement au cuivre, par exemple. Ces 10 dernières années, l’extraction minière a augmenté de plus de 20% alors que dans le même temps, l’or recyclé est devenu la norme en Europe. Sur les 200 000 tonnes d’or existant sur cette terre, 2/3 dorment dans des bas de laine sous forme de bijoux, lingots, etc. Il sert à protéger son argent car il ne perd pas sa valeur : sous Jules César, une once (1 800 euros) permettait d’acheter une belle toge, aujourd’hui on s’achète un costume.

 

S.-M. Selon vous, on abuse de la dénomination « or recyclé ».

Patrick Schein. Elle sous-entend qu’on recycle un déchet, matière finale qui n’est plus utilisable. Personne ne jette son bijou en or ! C’est une transformation : on passe d’un bijou à une pièce à une médaille puis à une carte SIM, etc. Que pensez-vous de l’or minier mis en œuvre pour fabriquer des boîtiers de montre dont plus de la moitié se retrouve en copeaux qui, une fois affinés, sont revendus comme de l’or éthique recyclé ? Ce qui peut se faire en quelques jours… Est-il plus recommandable que celui venant d’une mine artisanale ? Pour moi, ces copeaux restent de l’or minier.

 

S.-M. Comment avancer sur ce sujet ?

Patrick Schein. Londres (LBMA), New-York (RMI), l’Europe (RJC), l’OCDE … Les régulateurs ne s’accordent pas sur la définition de l’or recyclé. J’ai donc participé à la mise en place d’un groupe de travail au sein du Precious Metals Impact Forum incluant des joailliers, des affineurs, des ONG, des organisations internationales, etc. qui s’accordent à dire qu’il y a des abus. Au bout de 5 mois, ils ont arrêté cette nouvelle définition alignée sur celle des douanes : un déchet d’or est un alliage contenant moins de 2% de ce métal précieux ce qui est le cas de ceux provenant de l’électronique par exemple mais pas des bijoux ou de l’or financier. Pour tout ce qui est au-dessus de 2%, ils ont adopté le terme re-processed gold.  Reste à trouver l’équivalent en français et à définir quelle est l’empreinte carbone d’un kilo d’or joaillier. C’est le défi abordé lors du prochain Forum.

 

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