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30 mai 2022

Nicolas Bos, CEO de Van Cleef & Arpels : transmission des métiers et des savoir-faire joailliers

Préservation et transmission des métiers et des savoir-faire joailliers sont des enjeux majeurs pour le rayonnement et le développement des joailliers français. Il faut donc séduire la gen’Z et celles qui vont suivre… Une mission pour laquelle Nicolas Bos, CEO de Van Cleef & Arpels, œuvre depuis plus de 10 ans.

 

 

Sandrine Merle. Lors de la première édition de « De Mains en mains » a eu lieu en décembre dernier à Lyon, votre parcours des métiers de la joaillerie était destiné au grand public et surtout aux plus jeunes.

Nicolas Bos. Durant six jours, nos artisans ont présenté leurs métiers. Les écoles, elles, abordaient les diplômes et les filières à intégrer en fonction du niveau scolaire. Il faut s’adresser aux plus jeunes pour susciter des vocations car il y a des trous dans la raquette au moment des premiers choix d’orientation. Et ce au collège ainsi que dans les bassins d’emploi moins exposés à l’information comme Lyon ou Strasbourg. Les discussions avec nos ateliers lyonnais sur les perspectives de croissance et de développement dans la région sont d’ailleurs à l’origine de « De Mains en Mains ».

 

S.M. Quels sont aujourd’hui les métiers les plus prisés de la joaillerie ?

Nicolas Bos. « De Mains en Mains » a présenté tous les métiers liés au processus de création d’un bijou : dessinateur, maquettiste, concepteur, polisseur, sertisseur, joaillier… Et sans les hiérarchiser ou chercher à les glamouriser, chacun ayant son lot de satisfactions et de frustrations. Aujourd’hui, l’intérêt se porte plus particulièrement sur le joaillier qui fabrique les bijoux, on manque de polisseurs chargés de donner de l’éclat aux pièces ou de sertisseurs qui fixent les pierres.

 

S.M. Vous estimez que la joaillerie ne manque plus d’artisans alors qu’il y a 20 ans, on redoutait le pire.

Nicolas Bos. Rien n’est acquis mais en effet, la situation a changé. Dans les années 80-90, la joaillerie n’était pas au mieux de sa forme, elle vivait sur ses acquis et ses effectifs. Les écoles vivotaient et peinaient à recruter, les métiers manuels n’étant pas valorisés. À part quelques vocations issues d’une tradition familiale, on devenait artisan par défaut. La production était, elle, délocalisée vers l’Italie ou vers l’Asie. Aujourd’hui, nous avons toutes les raisons d’être optimistes : les écoles regorgent d’apprentis d’excellent niveau y compris en formation académique, certains ayant le baccalauréat voire un diplôme universitaire. Les familles ne voient plus l’apprentissage comme une voie de garage.

 

S.M. D’où vient cette formidable dynamique ? Les rémunérations y participent-elles ?

Nicolas Bos. À la sortie de d’école, la rémunération mensuelle tourne autour de 1600€ net pouvant atteindre 5200€ net pour un joaillier confirmé. À laquelle s’ajoute chez nous une participation et un intéressement. Mais cela tient avant tout à la valorisation des métiers d’art par la presse, les expositions, les livres, etc. L’émission de télé-réalité « Top Chef » a aussi eu un rôle déterminant : avec son approche ludique, elle n’a pas seulement déclenché un engouement pour les métiers de bouche mais aussi pour tous ceux de la main. Les joailliers ont, de leur côté, compris la nécessité de s’investir à long terme : les tendances provoquant des stops and go dans la production sont fatales pour la transmission et la préservation des savoir-faire rares comme ceux liés à nos automates en émail par exemple.

 

S.M. Selon vous, tous les acteurs ont un rôle à jouer ?

Nicolas Bos. On ne peut pas tout attendre des pouvoirs publics peu enclins à la promotion du luxe et de l’artisanat d’art… Même si cela évolue, nous n’avons pas leur soutien plein et entier. À son échelle, chaque maison, chaque atelier et chaque école doit contribuer. Au sein des ateliers Van Cleef & Arpels, nous avons entre autres mis en place des pépinières, un parcours d’apprentissage avec, pour simplifier, un accompagnement par les anciens et des grilles d’analyse des échelons et des salaires. L’École des Arts Joailliers lancée il y a 10 ans joue également un rôle déterminant : les cours pour les plus jeunes permettent d’entrer dans les processus de création et de se projeter comme futur praticien. Quelle satisfaction de voir les premières vocations suscitées par L’École !

 

S.M. Finalement que conseillez-vous à ceux qui rêvent d’entrer dans vos ateliers et de maîtriser le Serti Mystérieux, l’un des savoir-faire d’excellence ?

Nicolas Bos. Le mieux : commencer par une grande école de joaillerie, à Paris ou à Lyon puis intégrer nos ateliers pour une formation sur le terrain auprès des joailliers plus chevronnés. Quant à devenir maître d’art et maîtriser le Serti Mystérieux (serti des pierres précieuses sans aucune griffe ni métal apparent), cela nécessite une dizaine d’années. Patience et acharnement constituent les clés !

 

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