L'invité

31 août 2017

Jean Vendome, un pionnier du bijou contemporain

Comment ne pas rendre hommage à ce joaillier français décédé il y a quelques jours ? Méconnu du grand public il a, en 50 ans de carrière, ouvert bien des voies à la joaillerie moderne.

J’ai eu le plaisir et l’honneur de rencontrer Jean Vendome, une fois, au début des années 2000 alors que je découvrais l’histoire de la joaillerie, ses acteurs et ses courants. Lui, malgré ses soucis de santé dus à un accident de voiture au début des années 1970, officiait encore dans sa boutique du 352, rue Saint-Honoré. Il m’a alors raconté son histoire, celle de Jean Tuhdarian (son vrai nom), doué en dessin et entré en apprentissage à 13 ans chez son oncle.

 

Un Arménien à Paris

« Mon style s’est construit principalement sur le manque de moyens compensé par l’imagination », explique-t-il alors. Ses compositions abstraites et hypertrophiées évoquent aussi bien l’architecture new-yorkaise que des fleurs romantiques. Toutes sont formées avec ces pierres de faible valeur marchande qu’il utilise brutes, tirant partie de leur morphologie curieuse façonnée par la nature, par une anomalie… Les quartz blancs évoquant des flocons de neige côtoient les agates caractérisées par des paysages imaginaires. Sur le collier, les tranches de tourmaline melon d’eau forment une succession de vitraux polychromes. Faute de moyens encore, il utilise le vide pour structurer ses compositions et leur donner une dynamique, de la légèreté.

 

La rencontre avec Roger Caillois

Cette sublimation du vide typique de la bague « 5e Avenue » séduit Roger Caillois qui choisit Jean Vendome pour réaliser son épée d’académicien, en 1971. Une pièce de musée avec sa poignée en moldavite et sa lame en vitrail de pierres… Comment aurait-il pu en être autrement ? Les deux partagent la même passion pour les minéraux et plus particulièrement ces pierres bizarres et étranges caractéristiques des bijoux de Jean Vendome. Roger Caillois leur a même consacré un merveilleux ouvrage, L’Écriture des pierres, où il décrit avec une précision extrême et une immense poésie la beauté des agates. Pendant des heures, Caillois observe Jean Vendome en train de travailler. Ensemble, ils traquent la pierre surprise dans les caisses des bourses et les foires de Idar-Oberstein ou de Tucson. Ils s’offrent des spécimens, échangent leur regard sur la géométrie d’une telle, la couleur d’une autre.

 

Des créations d’une modernité folle

Jean Vendome dessine sans cesse, il crée sans relâche même pendant les longs mois passés dans sa chambre d’hôpital où il fait installer un établi stérile… Au total, il aurait créé 30 000 bijoux, dont la plupart sont des pièces uniques car il ne « voit pas l’intérêt de copier une émotion unique ». Il révolutionne les portés avec la bague « Ferret », acquise par le musée des Arts décoratifs, formant un long triangle articulé à porter la pointe vers le poignet pour allonger le doigt. Son collier « Cravate » descend jusqu’au nombril. Ses bijoux se plient, leurs éléments s’emboîtent, les systèmes à glissières permettent d’interchanger les pierres. En 1986, le modèle « Compact » est un modèle ingénieux extrêmement technique comportant une bague, des boucles d’oreilles, deux pendentifs et un bracelet ce qui porte à vingt-et-un le nombre de combinaisons possibles. Il cache le diamant à l’intérieur du bijou pour n’être visible que de celle qui le porte. Il sculpte un motif sur le côté de la bague de petit doigt. Autant d’idées en vogue aujourd’hui.

 

La beauté en question

Mon seul regret : ne pas avoir pris le temps de revoir Jean Vendome. C’est vrai, j’ai eu du mal à apprécier son travail. J’ai immédiatement adoré des pièces comme le collier « Centurion » formé de cristaux d’améthystes évoquant des fleurs, les pendentifs en agates dendritiques rappelant des paysages ou la broche « Vitrail ». J’en détestais d’autres, moins accessibles et qui demandent du temps avec leurs giclées d’or massacré ou dégoulinant, leurs mélanges hétéroclites de pierres marbrées aux couleurs criardes. La bague « Cratère » des années 1950, le collier « Bulles et Boules » ou encore le pendentif « Engrenage » en perles baroques peuvent faire apparaître à l’esprit, le pire de l’artisanat… Jean Vendome disait qu’« avec la beauté, on tombe sur des solutions banales. Il faut les dépasser car il y a plus de beauté sur du disgracieux dont on fera ressortir une belle face ». Aujourd’hui, c’est ce que j’aime et c’est ce qui en fait leur force dans un univers où les bijoux sont faits pour plaire au plus grand nombre.

 


À lire : Jean Vendome, les voyages précieux d’un créateur par Marlène Crégut-Ledué (éditions Faton) et Jean Vendome par Sophie Lefèvre (éditions Somogy).

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